Ce jour là il faisait beau , il faisait chaud et nous profitions de l’ombre rafraîchissante des arbres de l’amour du haut jardin de la faculté d’Alger. Nous étions tous à l’aube de nos vingt ans , des rêves plein la tête , de la jeunesse plein le cœur , de l’énergie plein le corps ; nous parlions de tout et de rien en riant et plaisantant , sans être pour autant insouciants .
L’année fût chaotique et riche en événements , grèves et retards s’en étaient suivis dans notre département , mais le sourire de l’espoir était revenu en Janvier et maintenant que les résultats allaient être affichés , nous tuions le temps refaisant le monde en attendant .
Cette journée aurait pu s’intituler ‘Un Lundi au soleil ‘ , si le monde que nous nous amusions à refaire ne nous était pas soudainement tombé sur la tête : « ILS L’ONT TUÉ !! » , c’est ce que criait en courant un étudiant . On venait d’assassiner notre président . Brouhaha , chuchotements , hurlements et puis plus rien , choc , incrédulité et incompréhension .
Pour ma part je savais juste qu’à ce moment , il fallait que je sois près des miens à la maison , comme si cette terrible nouvelle me concernait personnellement .
Les cinq minutes me séparant de chez moi m’ont parues une éternité et l’avenue Pasteur me semblait plus longue que les Champs Élysées ; la tête baissée je ne voyais que des pieds , des pas pressés , des jambes paniquées .
En arrivant enfin je trouvais ma mère et ma petite sœur en sanglots , et mon père assis sur un canapé , les coudes sur les genoux , la tête enfouie entre les mains , son corps basculait et il répétait la même phrase entendue à l’Université : « Ils l’ont tué , ils l’ont tué  » . L’image de mon père pleurant cet étranger me hantera à jamais .
Le jour suivant la tragédie nous n’arrivions toujours ni à dormir ni à manger , il y avait ce nœud à la gorge , cette boule à l’estomac , ce poids sur la poitrine qui nous angoissaient , il y avait un goût d’amertume , un sentiment d’injustice , la douleur d’une perte , une odeur de honte et un silence , un silence de mort qui pesait. Personne ne parlait et les seuls sons qui sortaient de la bouche de ma mère étaient des « chut » qui nous sommaient de ne pas faire de bruit , de cesser d’exister , comme de pauvres diables touchés par le déshonneur qui doivent se faire tout petits et la mettre en sourdine pour être oubliés jusqu’à ce que l’honneur soit lavé .
Et puis il y avait cette scène qu’on repassait en boucle à la télé , un discours motivant , des mots optimistes pour la nation , un bruit sourd , une phrase qui s’arrête sur « Islam » , une tête qui se retourne , une rafale , la panique et puis Boudiaf en sang . Ils l’avaient tué .
Je sortais au balcon pour essayer de respirer , mais l’atmosphère funeste qui régnait dehors et le drapeau en berne de la grande poste me ramenaient à la cruelle réalité : Ils l’ont tué .
Au jour des obsèques le même groupe d’étudiants s’était retrouvé à l’hôpital Mustapha où nous pratiquions , en deux jours nous avions tous vieilli de vingt ans , il y avait aussi ce même silence , un silence lourd mais plus éloquent que mille discours et dissertations . Une phrase l’avait cependant brisé : « Il arrive !!  » ; le cortège funéraire approchait et nous sommes sortis les premiers , suivis de centaines de blouses blanches se confondant avec la pâleur des visages de ceux qui les portaient .
Sur les trottoirs de la rue Hassiba Ben Bouali des milliers de personnes les mines patibulaires et les bras ballants attendaient de jeter un dernier regard , de faire des adieux ou peut être un à bientôt ou un au revoir à celui qui pour six mois avait redonné espoir .
À la vue des officiels ouvrant la procession , une seule phrase me revenait en tête : « Pleure comme des femmes ce que tu n’as pas su défendre comme un homme  » , moi je ne pleurais pas , j’avais honte pour l’histoire entachée de mon pays ; j’étais en colère contre les traitres à ma patrie ; j’étais déçue d’y avoir cru ; j’avais peur , peur de ce silence qui certainement précédait une tempête , le glas sonnait .
Ce n’est qu’en voyant le mouchoir qu’une âme charitable à ma droite me tendait que je pris conscience que mes larmes inondaient mon chemisier et que mon nez coulait . Je venais de réaliser que dans le cercueil qui passait se trouvaient aussi mes espoirs de jeune fille et mes rêves pour mon pays .
Ce jour là , Alger la blanche était noire , les mouettes comme des corbeaux croassaient , des barbes hirsutes jubilaient , le désespoir planait , on enterrait Si Tayeb El Watani , je disais Adieu à mon Algérie et une partie de moi mourrait .
Ils l’ont tué , ils nous ont tous tués .

Taous Ait Mesghat

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