La réalisation de l’individu par sa réussite professionnelle est une croyance fortement
influente des sociétés. Etre et devenir passe par l’appartenance à une catégorie socioprofessionnelle,
de préférence assez haute sur la pyramide des classes.
Le niveau de vie et les signes extérieurs de richesses qui l’accompagnent n’enlèvent rien à
l’ivresse de cette ascension. La réussite professionnelle entretient l’envie chez les jeunes
et la frustration chez les perdants.
L’individu n’est évidemment pas le seul reflet de son activité professionnelle. Sa vie est
pleine d’une infinité d’actions anodines ou non, qui cumulées, prennent davantage de
temps, que le travail.
Mais c’est ainsi, nos sociétés mettent en avant la réussite professionnelle. Comme si elle
était le fruit d’un effort tout personnel de l’individu, l’objet de sa seule volonté, son vrai
mérite.
Sous cet angle, la réussite permettrait d’accéder dans une certaine mesure, à ce qui
constitue la personne, sa force profonde, un morceau de son essence. De là provient
probablement l’idée de méritocratie.
La méritocratie consiste en la reconnaissance des individus au seul critère du mérite. Ainsi
on ignore les attributs matériels distribués de manière disparate chez les individus.
De prime abord, la méritocratie semble être l’oeuvre d’une volonté de justice sociale, une
manière de dire que les individus partagent la même ligne de départ.
Néanmoins, ce principe essuie de nombreuses critiques dont celles d’être un subterfuge
des classes dominantes pour légitimer leur position et sa transmission intergénérationelle.
Nul besoin d’être le sociologue Bourdieu pour comprendre sa critique et se rendre compte
de la reproduction sociale. Combien de gosses de riches seront riches et de gosses de
pauvres resteront pauvres ?
Ils ont pourtant accès, en apparence, aux mêmes parcours, mais les milieux sociaux
d’origines conditionnent les itinéraires. C’est le déterminisme social.
La part de mérite dans la réussite scolaire, universitaire puis professionnelle doit être
relativiser à la condition sociale initiale et autres facteurs.
J’ai tout de même des interrogations, des doutes quant à la négation si rapide de la
méritocratie. C’est vrai qu’elle permet tout de même à des individus défavorisés
socialement de se hisser hors de leur condition, quand leurs dispositions personnelles le
permettent.
Alors mon propos est nuancé et se fait moins tranchant. Faute de mieux, la méritocratie
peut temporairement nous contenter. Reste à trouver un compromis pour la rendre plus
acceptable. Ca pourrait-être de limiter la portée de ce qu’elle véhicule, de ce qu’elle nous
incite à faire comme raccourci, entre l’individu et sa réussite sociale.
Voilà, j’aurais pu en rester là mais ça serait esquiver une problématique bien plus
profonde.
J’ai rapidement évoqué la méritocratie comme mode de pensée sociétal mais rien n’a filtré
sur le mérite. Ce concept en est la généralisation au-delà des considérations socio
professionnelles.
Pour illustrer mon propos, je vais user de l’exemple précédent, celui des individus
défavorisés socialement qui réussissent quand ils en ont les capacités.
De prime abord, ces personnes qui réussissent en dépit des obstacles et d’une plus
grande adversité, ont tous les mérites. On imagine qu’il leur a fallu une plus grande
intelligence, une plus grande force de caractère, une disposition très marquée à
l’endurance et d’autres grandes qualités.
Elles n’ont écouté que leur courage pour construire leur parcours qui les ont menées à la
réussite. Par conséquent, la reconnaissance de l’individu dans sa réalisation personnelle
comme le fruit de sa volonté, son mérite, serait ici justifiée.
Et puis, je songe à ces belles et nobles caractéristiques: l’intelligence, le courage,
l’endurance, l’obstination, la force, la curiosité et l’envie. Quel mérite finalement a une
personne qui naît avec ces qualités là ? Ca marche également avec la générosité, la
bienveillance, la gentillesse, etc…
Certains penseront que le mérite réside alors dans la bonne utilisation de ce dont on a
hérité, d’en avoir tiré le meilleur parti.
Or, l’individu tire profit des choses eu égard de sa condition et de ce qu’il est.
L’individu hérite d’un patrimoine génétique qui le conditionne, il apprend dans un contexte
éducatif qui le conditionne, il évolue dans un environnement qui le conditionne.
L’individu n’est pas le fruit de sa seule volonté, mais le résultats de plusieurs facteurs qui
n’arrêtent pas d’interagir. La part de déterminisme dans ce qu’on est est énorme.
La nature fait quelques élus et le monde les favorisent parfois.
Une fois que cela est admis, il est très difficile d’identifier ce qui est attribuable au seul
mérite de l’individu. On peut même aller jusqu’à se poser la question du bien fondé de
l’idée de mérite. En réalité, on peut s’interroger sur les implications morales bien plus
largement.
D’après moi, commencer par définir l’individu et ses contours est un préalable
indispensable pour comprendre ce qui éventuellement lui revient.
D’ici là, attribuer du mérite à quelqu’un aurait autant de sens que de dire bravo à un
gagnant au loto.
Moralité, ni orgueil, ni honte, l’humilité devrait être la règle.

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