La ville de Montréal, capitale culturelle et économique de la belle province du Québec, accueille en ce printemps 2017, le grand poète dont nous célébrons tous dans la joie le cinquantième anniversaire de sa vie artistique. Après Paris et sa banlieue, Alger, Lyon, Nancy, la tournée du Maître se poursuit comme celle de l’afrux ifilelles que chante Slimane Azem, cette hirondelle qui part joyeuse pour des contrées lointaines dans un va-et-vient inlassable au-delà des terres, comme au-delà des mers.

Montréal est devenue, après Paris, la ville de prédilection pour les Kabyles où ils donnent libre-court à leur génie créateur et où ils peuvent vivre et transmettre fièrement leur culture. Professeurs, ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés, chauffeurs de taxi, restaurateurs, etc. y sont installés pour se libérer de la chape de plomb du régime algérien qui brime les initiatives, bâillonne les rêves, mutile les identités.

L’amour des siens

Lounis Aït Menguellet, accompagné de son fils Djaffar toujours alerte et élégant et de son groupe de musiciens plein de talents, ne cesse de répondre présent aux siens qui organisent une vie culturelle kabyle dans les villes cosmopolites du monde occidental. Ils ont besoin de la chaleur du grand poète et, lui, a besoin de leur faire part de ce qui habite son champ émotionnel, de partager avec eux ses strophes qui fusent comme une éruption volcanique, de leur transmettre des messages. Sa vie durant, l’amitié, la fraternité, ces valeurs fortes de notre culture ancestrale, l’ont protégé de l’angoisse qui tenaille le plus commun des mortels, qui étreint les plus rescapés des Kabyles. Rechercher la flamme des siens, de ses fans partout où ils se trouvent, oblige le poète lui-même à rallumer constamment le feu. Sans utiliser un logiciel quelconque pour décrypter ses textes, ni avoir besoin de spolier le poète de sa propriété intellectuelle, chacun peut relever aisément que « Ihbiben, atmaten » (amis, frères) peuplent à répétition les textes de Lounis Aït Menguellet. C’est chez lui le sens de la sympathie fraternelle, de la tendresse humaine, de l’amour des siens. Dans son nouvel album qui verra le jour ce 29 avril en Algérie et qui sera disponible à Montréal, il leur consacre un beau morceau. C’est un hymne à toutes celles et tous ceux qui l’accompagnent depuis toujours. « I wigad-iw », « hommage aux miens » un chant ou plutôt une flamme de générosité qui jaillit d’un verbe et d’une mélodie qui, toujours, étreignent corps et âme dans une douceur mordante.

Comme à son habitude, Lounis Aït Menguellet entonnera ses chants dans un mélange du maintenant et de l’autrefois, dans une imbrication d’ici et de là-bas, dans une fusion des deux mondes et le tout dans un mélange intime. Comme d’habitude, l’artiste sera la source de vie pour ses spectateurs, l’astre de chaleur, le grand réanimateur de l’existence heureuse qui répare les fractures de l’exil, panse les blessures de la nostalgie et consolide le champ mémoriel.

Un siècle anxiogène

Peut-être inondera t-il l’assistance de ses derniers chefs-d’œuvre ou d’un échantillon de ces sept titres que compte son nouvel album ? Il y est question, entre autres, de Tudert (la vie) celle où l’être n’est pas seulement animé, mais emporté par le rêve, embrasé par cette vie jusqu’à lui laisser des cicatrices (ccama). Aït Menguellet revient aussi sur ses tendres années. Tajmilt i tayri, (hommage à l’amour) : le poète « persiste et signe » sous l’allure d’un amusement où l’on sent Lounis encore jeune d’émotions. Chanter l’amour, c’est dévoiler en soi cette fraîcheur qui se perpétue comme un reste d’enfance et se consume comme un feu qu’attisent des braises ardentes, certes ensevelies, mais toujours prêtes à relancer leurs vives étincelles. Tayri « qui voit rejaillir le feu d’un ancien volcan que l’on croyait trop vieux », comme le rappelait l’éternel Jacques Brel que Lounis Aït Menguellet a voulu honorer, dans un album précédent, à travers le sublime morceau « ur iyi ttajja » (ne me quitte pas).

Lounis Aït Menguellet sait aussi être grave. Face à une planète qui vieillit, face aux dégénérescences multiples qui menacent l’espèce humaine, le poète s’interroge. A quel feu se vouer, à quel fleuve se ré-abreuver, à quelle terre et à quel vent s’agripper pour affronter ce siècle anxiogène ? C’est vers ces quatre éléments qu’il se tourne à la manière du philosophe Gaston Bachelard. Quatre éléments essentiels qui nous renvoient immanquablement aux dangers que court la planète, dangers sur lesquels il nous interpelle.

La terre pour Lounis Aït Menguellet se définit par la générosité de ses entrailles et par les bienfaits de sa surface dont le végétal rythme les cycles cosmiques des saisons. Une terre où s’amoncellent poussières et brumes (aɣebbar, agu) qui, tant qu’on baisse la garde, brouillent nos images du passé et brouillonnent les mirages du futur.
L’air imprévisible qui peut se métamorphoser en vent violent et dont la pureté a du mal à résister à l’usure de ce siècle, à l’inconscience des hommes dont l’activité mercantile perturbe les écosystèmes. Il est aussi ce vent de folie qui façonne et domestique les esprits comme dans « Ay abeḥri d iṣuden mel iyi d wi k ilan » (ô vent qui souffle, révèle-moi ton identité).

L’eau, ce principal constituant des êtres vivants est l’élément indispensable à toute forme de vie. L’eau qui fertilise les sols mais dont la colère fait vaciller les navires et engloutie les Titanics. Sans eau, ni l’homme, ni aucun organisme ne peut vivre. L’état de ce liquide, de cette sève d’où a jailli la vie, est un infaillible symptôme des conduites humaines, un signe de sa violence primitive.
Le feu enfin, cette substance invertébrée qui consume tout. Dans toutes les civilisations il est à la fois ange et démon. Ange parce qu’il purifie tout et fertilise la terre, démon parce qu’il peut ravager ce tout et assécher cette terre. Le feu est, dans la rêverie menguelletienne comme l’homme. Il est à la fois destructeur et régénérateur. Comme lui, il peut devenir esprit ou troubler les cœurs.
Ces quatre éléments, le verbe d’Aït Menguellet les traduit comme le destin collectif bouleversant de son peuple, de l’humanité, un destin fait de violence, de laisser-aller porteurs d’incertitudes.
Quatre éléments qui, selon les mythologies méditerranéennes, ont été à la base de la création de l’homme et qu’il faut maintenant réconcilier avec lui pour sauver l’humanité. Ces rêveries sont en fait un univers objectif qui s’organise et se désorganise devant Aït Menguellet. C’est aussi une réalité matérielle qui exhume des couches d’identités, d’entassements d’enveloppes, de sédimentations de sentiments. Dans les éléments, dans les événements qui se jouent, dans la mémoire collective, dans la mythologie, le poète-artiste révèle notre propre image. Les cheminements que nous indique le poète parfois en termes clairs, parfois en termes sibyllins, abordent de façon ordonnée les problématiques qui conditionnent notre devenir.

Ce rapprochement des matières, qu’il entrevoit hors de lui dans un monde qui a besoin de cohérence, l’artiste tente aussi de les faire vivre sur le plan de la relation humaine. C’est pourquoi son action, son verbe recollent les morceaux, soulagent les souffrances, ramollissent les conflits.

Ainsi va l’allure d’Aït Menguellet voyageur, avec son ton de lanceur d’alerte. De ville en ville, il rend visite aux siens et écrit un livre de sensations (mais non pas à sensations) à la fois réel et virtuel. Dans les pages qui se succèdent naturellement, sans se prendre la tête, il y consigne ses impressions d’homme à la fois inquiet et joyeux. Avec lui, on monte, on descend, on s’arrête, on chante et l’on redémarre le cœur rajeuni. Inlassablement, Lounis Aït Menguellet parcourt voies aériennes et plates autoroutes pour reprendre enfin tranquillement, et avec le sentiment du devoir accompli, les chemins qui montent vers Ighil bb-wammas parce que, dit-il avec solennité, « quand la montagne vient à manquer à l’aigle royal, on ne voit en lui qu’un simple oiselet ». (lbaz ma ixuṣṣ it wedrar, afṛux kan ad as semmin). Une fois posé sur la montagne, c’est l’envol majestueux, l’ascension céleste, l’arrivée au pays d’amour et de vérité, au cœur de son peuple.

Merci Lounis Aït Menguellet

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