A partir des années 70 et surtout dans les années 80, s’opère en Algérie une révolution culturelle distillée grâce à une solide élite littéraire et cinématographique.

Encore proche des idéaux marxistes de la Révolution, l’Algérie poursuivait son chemin vers la révolution et la création d’un État social qui protège les citoyens indépendamment de leur religion et de leur sexe.

Lorsqu’on visionne des classiques du cinéma algérien tels que « Leila et les autres » de Sid Ali Mazif en 1977, nous nous trouvons face à notre destin véritablement. Avec le recul que nous a donné le temps, il apparaît de manière édifiante que la société était entrain de changer.

Cette période aurait pu être baptisée « movida », nom qui a été donné à la révolution culturelle espagnole après la chute du dictateur Franco. Seulement, dans ce cas le processus a été mené à terme.

L’émancipation de la Femme était louée dans les films, elle était encouragée même. Les réactionnaires misogynes étaient moqués, caricaturés, dépeints comme des personnes d’un autre temps. La place de la Femme n’était plus dans les maisons seulement, elle occupait désormais l’espace public, participait aux dépenses du foyer, participait à la vie économique de son usine en intégrant rapidement les premiers syndicats.

Tout cela avec l’aide d’une partie de leurs collègues masculins qui, même s’ils n’étaient pas féministes pour autant, voyaient l’importance d’une solidarité de classe.

Par sa présence dans le milieu professionnel, c’est toute la cellule familiale qui s’en verra bousculée. Frantz Fanon était convaincu que la Révolution avait libéré la Femme algérienne pour de bon. Le temps a montré qu’il fallait plus pour réformer les archaïsmes que les Hommes souhaitaient perpétuer afin de s’assurer une domination totale sur la moitié de la population.

Une chose pour le moins paradoxale est le rôle fondamental joué par les mères qui voyaient d’un mauvais œil l’émancipation de leurs filles. Certaines par peur de se faire brutaliser et de porter le fardeau du déshonneur de la famille sur leur dos. D’autres par ignorance pure et simple. Par aliénation même. Elles étaient devenues les tortionnaires de leurs propres filles et des épouses de leurs fils, qu’elles choisissaient elles-mêmes en tâtant grossièrement et sans invitation les hanches de la future mariée afin de déterminer si elle est assez large pour enfanter.

Les scènes de femmes se réunissant au salon pendant que la jeune proie reste confinée dans la cuisine sont difficilement supportables pour qui la dignité humaine et la liberté sont des valeurs sacrées. Nous étions proches des lugubres expositions de marchandises ou le choix, l’amour et la complicité ne sont pas dignes des familles respectables.

Une famille respectable donne sa fille, pour reprendre l’expression idiomatique de mon pays, pour s’en débarrasser au plus vite. Un adage populaire dit qu’une fille à la maison est une bombe sous son toit. Elle est dangereuse, elle porte l’honneur de sa famille entre ses jambes, c’est pour cela qu’il faut la donner au plus offrant, le plus vite possible.

Le message véhiculé par nos livres et notre cinéma de l’époque était majoritairement progressiste et était majoritairement appuyé par la classe politique qui était également dans le même état d’esprit. Le peuple était loin d’être à l’image de cette élite mais par mimétisme de classe, puisqu’il était de bon ton à l’ époque de parler ainsi, aurait fini par adopter un cap tourné vers l’émancipation de la Femme, la poursuite et la consolidation des acquis sociaux, l’ouverture économique et la quête d’une industrialisation qui était déjà sur les rails.

L’interruption du processus révolutionnaire culturel a été assez brutale. L’instabilité politique, l’hégémonie du parti unique, l’incompétence généralisée au sein de différentes structures de l’État ont inexorablement mené le peuple vers un divorce certain.

La pauvreté dans laquelle le peuple avait plongé était difficile à contenir, la rage et le sentiment d’injustice encore plus difficiles. Nous avons basculé très vite dans l’horreur et la manipulation politique. Orwell, 1984 nous est dédié quelques part.

Notre société n’a pas toujours eu le visage moribond et elle n’a pas toujours été nourrie d’envies suicidaires. Nous nous sommes déjà pris à rire, et nous nous sommes battus pour arracher quelques droits. Nous avons osé aller là où on ne nous attendait pas.

Nous n’avons pas toujours été uniquement des hypocrites, des lâches et des faux puritains qui n’hésitent pas une seule seconde à enfreindre toutes les règles à la fois dès que l’occasion se présente. Il fut un temps où nous assumions le désir d’inscrire l’Algérie au siècle présent et non pas quelques part sur une frise chronologique qui échappe à la rationalité.

Lorsque je visionne ces films, et lorsque je tourne les pages de la « Nouba des femmes du Mont Chenoua » de Assia Djebar je me dis que les instruments de propagande au sens littéral du mot se trouvent en ce moment du côté obscur et qu’un passage d’armes est tout à fait possible si le nerf de la guerre se trouve du bon côté de l’échelle civilisationnelle.  

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