Ça y est les gars ! Les frères Boutef et les généraux de leur Cour ont accepté la proposition que mon ami Abou Kamis et moi leur avions faite. Nous leur avons donc proposé de créer deux provinces distinctes, qui cohabiteront pacifiquement dans la nouvelle République Fédérale Algérienne, sans se pomper l’air respectivement. Et ainsi, conformément à la Constitution fédérale, ces deux nouvelles entités continueront de faire partie du même pays, mais chacune ira son propre chemin, et vivra selon son propre idéal de société. Les deux régions seront, toutes deux, dotées de prérogatives et de dispositions qui en feront des provinces totalement autonomes pour tout ce qui concerne leur organisation profonde, celle qui fonde leurs idéaux les plus sacrés.

Mon ami l’Emir-gourou Abou Kamis et les nombreux disciples qui l’ont suivi ont donc reçu officiellement un territoire grand comme les trois-quarts de l’Algérie actuelle, en plein sud, avec plein de puits de pétrole et de gaz.

Comme Abou Kamis est un excellent gestionnaire, puisque parti d’un simple statut de vendeur à l’étalage, de bondieuseries en tout genre, il est devenu éleveur, puis industriel, puis grand ambortator. Il a donc promis de faire de cette nouvelle province un petit Califat qui fera pâlir d’envie le Koweit, le Quatar, la Saoudie, et tous ces émirats arabes qui font feu de tout bois, dès qu’il est question de religionnite. Cette nouvelle province de la République Fédérale Algérienne portera le nom de « Firdaws taiwan »*.

 

L’article 1er de sa constitution provinciale stipule que la loi du pays ne sera pas inspirée de la chariaa, mais bourrée de chariaa, jusqu’à ras-bord. C’est exactement en ces termes que cela est précisé. « Echari3aa lel foum ! »1 Il est précisé tout aussi précisément, que celle-ci sera appliquée dans toute sa plénitude, et dans toute sa rigueur. Sauf pour la zakat, qui tombe en désuétude, puisque la province étant très riche, et qu’aucun pauvre n’étant admis à venir y ternir le décor, les citoyens seront donc exempts de verser leur « moud de blé ».

Pour les travailleurs immigrés, qui viendront s’occuper des ordures, ils seront traités comme leurs semblables dans les pays du Golfe, c’est à dire en infra-humains, dont il ne faut même pas parler. Dont il ne faut surtout pas parler !

Le drapeau de la province, le même que celui de la République Fédérale, sera néanmoins frappé en son milieu d’une devise en lettres d’or : « Khoudh ma3tak ellah ! »2 L’hymne provincial sera tala3a el badro, façon reggae pour empêcher que tout le monde s’endorme lors de l’accueil des personnalités étrangères

 

Voici quelques dispositions que j’ai prises au hasard dans la constitution de Abou Kamis, et que je vous livre en vrac, pour que vous vous fassiez une idée, et que vous preniez vos dispositions avant d’y entreprendre un éventuel voyage. La mixité est prohibée dans tous les espaces publics. Même les trottoirs et les marchés seront dotés de parties séparées pour les deux sexes. Pareil pour les établissements d’enseignement, de la crèche à l’université. Pareil pour tout d’ailleurs, les bus, les hôpitaux, et jusqu’aux fêtes de mariage, où la seule exception à la séparation sera l’autorisation de la mixité pour les mariés, qui pourront paraitre ensemble durant tout le temps que durera la fête. Le reste du temps, ils pourront se voir, et avoir des relations matrimoniales dans le respect des traditions, à condition d’éviter les familiarités. Trop long à rapporter. Des tas de choses en longueur, avec des circonvolutions artistiques qui commencent par des salutations à rallonge, et qui finissent toutes par des salamaleks d’usage, longs comme un jour de ramdhan.

Normalement, si tout marche selon le programme de Abou Kamis, les hommes des générations futures, celles qui auront eu la chance de ne pas avoir subi l’impiété de la République Algérienne Démocratique et Populaire(ouf), ne connaitront pas d’autres femmes dans leur vie que celles dont la proximité leur est permise par l’islam. Ainsi, par exemple, une institutrice ne peut enseigner qu’à des filles, et un instituteur qu’à des garçons. Et comme Abou Kamis aime bien faire du zèle avec le Bon Dieu, il a décidé que la règle s’appliquera de façon intégrale. Ainsi, par exemple, même si la musique est totalement proscrite, les chansons de louange à Allah, lorsqu’elles sont interprétées par des hommes ne pourront être écoutées que par des hommes. Et inversement. Pour éviter que le démon ne prenne possession des esprits qui ne demanderaient qu’à se faufiler dans les esprtis faibles. Même pour les films, pareil, ils sont interdits, en attendant qu’il n’y ait que des films dont les acteurs ne sont que des hommes, ou que des femmes ! Des films qui seront projetés dans des cinémas que pour spectatrices ou que pour spéctateurs.

En tout les cas, pour le peu que j’ai pu lire de cette Constitution, la chose la plus importante dans la vie, sera de préparer l’autre vie. Ou de faire comme si ! Mais des aménagements sont tout de même prévus pour qu’il y ait de la joie licite, de la bouffe très licite, et des espiègleries polissonnes absolument licites, mais juste pour les hommes, quand ils sont avec leurs épouses. Alors là, riche programme pour El Hadj et les préposées à ses plaisirs. Je n’en dirais pas plus. Je vous laisserai découvrir par vous-même les mâles délices de Firdaws Taïwan !

Alors, venons-en à ma province à moi ! Rien à voir avec celle de mon ami Abou Kamis. Toute pauvre la pôvre, et sacrément contente d’avoir eu la chance d’être pauvrette. Parce que le bonheur aime bien se nicher chez les gens qui ne sont pas addicts aux chichis.

Déjà que moi je m’appelle Moh Blue ! Par rapport à mon éternel bleu shangaï, mon cher dengri tout délavé.

Pour ma province à moi, une toute petite portion de terre, de mer, et de ciel, je n’ai pas été exigeant, mais tout de même. J’ai insisté pour que nous ayons un petit coin de grande bleue. de petites plages protégée du vent, des criques riantes, entre ciel et vertige.

Tout près de notre capitale, où toutes les maisons sont de plain-pied, ou aucun étage n’est toléré, il y a un petit port où les tutoiements des mouettes ponctuent les kcidètes du chaabi au mondol solitaire. Notre capitale est un modeste petit village, où aucune maison ne ressemble à l’autre, toutes construites avec amour et originalité, par ceux-là mêmes qui les habitent. Et quand il ne savent pas y faire, c’est tout le monde qui s’y met, pour les aider à faire leur nid.

Près du môle, un petit bar gentil, peint en bleu roi, pour donner un coup de coude de défi au ciel et à la mer, où tout le monde est régalé de kémias ramenés de la maison, que les clients s’échangent entre apéro et poésie en cavale.

Au somment de la plus haute colline, une jolie petite mosquée, modeste mais vibrante de la foi des fidèles qui s’y rendent, pour s’y abreuver d’amour et de générosité. Son imam est élu par toute la communauté, en fonction, non seulement de sa seule science religieuse, mais aussi, et surtout, par sa grande tolérance.

Ah, j’oubliais. Notre province s’appellera « 3ich tchouf »3 , notre blason sera un bébé qui se balancera dans le croissant du drapeau, en faisant tournoyer l’étoile rouge avec ses petits pieds potelés. Nous avons beaucoup insisté pour n’avoir aucune ressource naturelle sous nos pieds. Hormis l’humus où nous ferons pousser ce que nous mangerons. Nous avons insisté encore plus pour que jamais sur nos terres ne puisse rentrer un quelconque objet de luxe, ni tous ces bidules inutiles, comme les voitures, les bijoux, les machins informatiques, et toutes ces choses dont se servent les hommes pour écraser leurs frères, pour faire mousser leur vanité, pour enfler leur goître de dindon.

Nos seuls moyens de locomotion seront le vélo et le tram. Et pour nos travaux agricoles, nous nous ferons aider par nos amis les animaux. Mais nous avons conclu un traité de paix avec eux. Jamais nous ne mangerons l’un d’eux. Ils nous donneront leur laine, leur lait, leurs œufs, et nous aideront aux travaux des champs, et de notre côté, nous leur donnerons des noms, nous les aimerons, et nous les traiterons comme des frères. Nous veillerons à leurs vieux jours, et nous les mettrons en terre quand ils mourront, en les pleurant, comme nous le ferions de n’importe qui parmi nous.

Après une très vive discussion, nous avons fini par accepter qu’il y ait deux véhicules dans la Province. Un camion de pompier, et une ambulance. On ne sait jamais.

Les meilleurs parmi nous, que nous honorerons chaque année, après les moissons, seront ceux qui nous auront apporté le plus de savoir, de bonheur, de joie, de choses utiles. C’est pour cela que nous lançons un appel à tous les enseignants, les soignants, les artistes, les paysans, les ouvriers, de venir peupler notre chère province. Nous leur disons avant qu’ils ne viennent que nous les aimerons, que nous les chérirons, que nous nous sustenterons de leur miel béni.

Ah, j’oubliais encore, le plus important peut-être. Chez nous, le devoir le plus sacré est celui de veiller à ce que nul ne puisse être opprimé. Chez nous, le juge ne peut exercer qu’une seule année. A la suite de laquelle il est orienté vers une autre activité de son choix. Parce que la justice est un fardeau trop lourd pour être porté toute une vie. Parce que chaque jugement doit être précédé de quarante nuits de veille et de reflexion.

Chez nous, ceux qui pratiquent leur religion sont respectés, parce qu’ils mettent leur croyance en adéquation avec leurs actes. Aucune parole brutale ne macule leur bouche, ni aucune imprécation ne la tord, et ils ne savent chanter que l’amour et le bien. Nous considérons que la religion est un espace sacré, que personne ne peut violer, mais dont les adeptes ne doivent pas la laisser déborder dans la vie des autres, même pour faire le bien. Parce que le mal passe par les bouches mielleuses.

La femme chez nous est respectée à la hauteur de l’amour que nous lui vouons, pour avoir reçu l’insigne honneur de porter le petit de l’homme, pour sa capacité à l’amour et à la tendresse, pour la douceur de son tempérament, pour sa mystérieuse beauté, pour toute la lumière dont elle nous gratifie chaque jour. Dans tous nos gestes quotidiens, nous la révérons et la sublimons. Lorsque nous l’invitons à passer devant nous, ce n’est pas par une simple routine qui se croit de la galanterie, mais c’est parce que dans le fond de notre cœur, nous savons qu’elle a droit de préséance sur nous. Parce que nous savons que malgré tout ce que nous pourrions lui consentir d’honneurs et de prévenances, nous ne lui rendrions pas le millième de l’amour que sa simple présence offre au monde. Nous la chérissons, parce qu’elle est la musique de la vie, et son rythme. Ce n’est pas pour rien qu’aucun animal, si ce n’est l’homme, ne brutalise sa femelle.

Nos parents, et tous nos anciens, sont vénérés, écoutés, entourés d’affection, par toute la société. Nos orphelins, sont la pupille de nos yeux, et les enfants chéris de toute notre société. Nos handicapés sont les seuls membres de notre communauté qui ont droit de préséance sur tous. Ils passent avant nous tous, et ll n’est pas une pierre que nous posons, dans nos cités, sans tenir compte de leur état. Ils sont tellement choyés que leur état en est enviable.

En tout cas, il ne faudrait pas non plus que je fasse trop de publicité à ma province. On voudrait bien accueillir tous les gens qui sont comme nous, mais notre province est toute petite. Une toute petite société de gens simples, connectés sur radio bonheur, avec un brin de menthe sauvage sur l’oreille, et un nuage de bonne humeur au-dessus de la tête. Chez-nous, pas de frime, pas de prêcheurs fouettards, pas de gens qui connaissent ce qui vous est profitable mieux que vous-même, pas de bling-bling, aucune discrimination, respect et amour à en revendre, y compris pour « mèl el aggoun »4.

Alors, si vous vous décidez pour notre province, venez à pied, les poches vides, et le cœur plein de joie.

Zerodicator et Salafisator, s’abstenir !

NB: *Mel el aggoun, littérallement « le bien muet » désigne les animaux.

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