Samedi 20 avril, 20h30. Une foule émue sort de la salle Langlois. On vient d’y projeter « Le repenti », le dernier film de l’Algérien Merzak Allouache (2012) qui raconte le retour au village, parmi ses victimes, d’un ancien terroriste. Amir, un Libanais qui vit à Genève depuis 12 ans et travaille dans une librairie, me dit, un peu honteux : « J’ai aimé. Je ne savais pas qu’il y avait des films comme ça en Algérie ». Nadine, une dame d’une cinquantaine d’année, est venue avec sa fille, Sarah, 16 ans, élève dans un lycée de Genève. Elle rajuste ses fines lunettes cerclée de métal et déclare : «  Mon mari n’a pas pu venir. Il est d’origine tunisienne. Alors je suis venue sans lui mais avec notre fille. » Sarah ajoute : « On a entendu parler du Festival, je n’avais jamais vu de film de Merzak Allouache. Je ne savais pas qui c’était. J’ai aimé. » Faute avouée, totalement réparée !

Au cinéma du Grütli, à deux pas du quartier des banques de Genève, la 8ème édition du Festival International du Film Oriental – le FIFOG (dont Chouf-chouf est partenaire) – entame sa dernière ligne droite. Pas évident, pourtant, de parler création artistique, cinéma, humour et musique dans le contexte politique que l’on connaît, marqué par le refroidissement des « révolutions arabes » et la situation en Syrie. C’est pourtant le pari de Tahar Houchi, le directeur artistique et l’âme du Festival, d’origine algérienne : « La joie et la tristesse existent partout. Nous voulons aussi montrer la joie. » Et de citer Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout pour éviter d’en pleurer ». Pari réussi. Cette année, le FIFOG c’est environ 90 films et 40 invités qui viennent de plus de 20 pays avec une programmation qui couvre les longs-métrages, les courts-métrages et les documentaires. Et un pays mis à l’honneur : le Liban, à travers par exemple le film de Daniel Joseph : « Taxi Ballad » (2012) ou « Chaque jour est une fête » de Dima El Horr (2010).

Pour cette 8ème édition qui s’est tenu du 12 au 21 avril, les spectateurs ont pu voir l’Orient en images, bien loin des clichés entretenus en Europe où l’on perçoit souvent cette région du monde comme un bloc monolithique. Et c’est cela, sans doute, l’une des raisons du succès du FIFOG : appréhender l’Orient dans sa diversité, montrer les expressions artistiques minoritaires, casser les préjugés. Le FIFOG, ce n’est pas le festival des films arabes, c’est le festival de toutes les cultures d’Orient : les Arabes bien sûr, mais aussi les Kurdes, les Berbères, les Chrétiens, les athées… Tahar Houchi résume cette approche d’un seul mot, qu’il emprunte aux Canadiens : l’interculturalité. « L’Orient désigne l’endroit où le soleil se lève, c’est le Levant. Or la terre est ronde. Donc on revient toujours au point de départ. Dans ce sens, nos films viennent de partout. » Une approche universelle donc, et qui se veut décloisonnée. Désidéologisée aussi. La notion de « monde arabe » n’a pas cours au FIFOG.

Cet œcuménisme transparait dans la programmation. Il est à la fois thématique et artistique. A côté des longs métrages « vedettes » comme « Ce que le jour doit à la nuit », d’Alexandre Arcady (l’adaptation du beau livre de Yasmina Khadra) ou du « Cochon de Gaza » de Sylvain Estibal, il y a de nombreux bijoux méconnus. Citons par exemple « Le professeur », du Tunisien Mahmoud Ben Mahmoud (2012), une fiction politique qui brosse le portrait de Kh’lil Khalsawi, un professeur de droit désigné par le parti au pouvoir pour le représenter au sein de la toute jeune Ligue tunisienne des droits de l’homme, et qui a obtenu le FIFOG d’or de cette 8ème édition. Ou encore « Yema » de l’Algérienne Djamila Sahraoui (2011) qui replonge dans la mémoire de décennie noire à travers le personnage de Ouardia. Sans oublier « Une journée et une nuit » du Marocain Naoufel Berraoui (2012), qui raconte les 24h de la vie d’une femme, Yezza, qui quitte son village natal pour rejoindre la bouillante Casablanca, ou encore « Wadjda » de la Saoudienne Haïfa El Mansour (2012), qui peint l’ultra-conservatisme de la société saoudienne et le poids des interdits religieux à travers l’histoire d’une fillette de 10 ans et de son vélo. Côté documentaires, une riche sélection là encore. Outre le superbe documentaire de Safinez Bousbi : « El Gusto », (2011) qui raconte l’aventure du chaâbi algérois autour de Cheikh Mohamed El Anka, les spectateurs ont pu voir « Le thé ou l’électricité », de Jérôme Lemaire (2012), qui raconte l’histoire épique de l’arrivée de l’électricité dans un petit village marocain, ou encore « Les roses noires » de Hélène Milano (2012), ces jeunes adolescentes de la banlieue parisienne et marseillaise qui racontent leurs vies de femmes en devenir. Sans oublier bien sûr « Cheikh Sidi Bémol », le documentaire de Rémi Yacine et Youssef Bensaïd produit par Chouf-Chouf sur l’un des artistes les plus complets de sa génération ! Enfin, parmi les 40 courts-métrages projetés, il y en a pour tous les goûts. C’est d’ailleurs la sélection des courts-métrages qui permet d’avoir l’idée la plus précise de la richesse et de la densité du cinéma oriental actuel : de « Al Djazira » d’Amin Sidi-Boumediene (2012) qui campe le portrait d’un homme se réveillant sur une crique et rejoignant une capital déserte, à « Square Port-Saïd », de Faouzi Boudjemai (2011) qui utilise le thème de l’origami pour faire communiquer une femme et un enfant, en passant par le « Banc Public » de Djamel Allam (2012) qui revisite un vieux sketch de Mister Bean avec l’impayable Faouzi Saichi dans l’un des rôles principaux, et « Yidir » de Tahar Houchi (2012) qui conte le premier jour d’école cauchemardesque d’un enfant pas comme les autres, la fiction algérienne a été bien représentée par une nouvelle génération d’auteurs et de réalisateurs créatifs.

De ces 15 jours de cinéma, les spectateurs ressortent en général ravis. Certains regrettent qu’il n’y ait pas eu plus de jeunes de Genève et de ses environs. Nicole, une Genevoise d’origine libanaise, regrette par exemple « de voir toujours les mêmes dans ces festivals, mais pas ceux qui en auraient besoin, car ça leur ouvrirait l’esprit ! » C’est vrai que l’assistance est en moyenne plutôt âgée et que la plupart des spectateurs ont un lien avec l’Orient. Le FIFOG, comme beaucoup d’autres manifestations culturelles, a du mal à élargir son public. Et s’il y a bien d’associer au festival quelques lycées des environs, cela ne se manifeste pas encore dans les salles. Quant au soutien des pouvoirs publics, beaucoup déclarent en off qu’il n’est pas à la hauteur de l’événement. Lors de la cérémonie de remise des prix, c’est tout juste si l’unique représentant de la municipalité a daigné se lever lorsque l’on a cité son nom. Dommage, car dans le contexte actuel, ce festival est un carré de rose dans le jardin des tourments. Il mérite d’être connu. Et reconnu.

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