Le nom de Camus s’étale aujourd’hui à longueur de colonnes. Les biographies se multiplient. On loue son humanisme, sa mesure, sa lucidité. Sur le plan littéraire, son style accessible, simple, net, est admiré, imité, jamais égalé. Sans nul ces éloges sont-ils mérités : Camus est sans conteste l’un des plus grands écrivains français du 20ème siècle, l’un des plus connus, en France bien sûr mais aussi à l’étranger. Sans nul doute aussi n’est-ce que justice après cette forme de mépris affectueux dont l’a giflé, pendant un long moment, l’intelligentsia française dans le giron de Sartre, qui le tenait pour un piètre philosophe. Sans nul doute aussi est-on désespérément en quête de modèle puissant, de figures auxquelles s’identifier. De maîtres à penser. La réhabilitation de sa « pensée du midi » par Onfray, pour poussive qu’elle fût, a contribué à mettre en lumière la richesse de ses écrits. Et la sortie en salles du film de Gianni Amélio, adapté du roman autobiographique inachevé de Camus, Le Premier homme (publié par sa fille en 1994), s’inscrit dans ce contexte où Camus, déifié littérairement, réhabilité philosophiquement, loué politiquement, est aussi en voie d’être statufié historiquement pour son rôle de réconciliateur des mémoires entre la France et l’Algérie.

Ecrivain admirable, homme de gauche lucide, Camus fut un résistant et un combattant de la première heure de la misère sociale et du dépouillement forcé des « indigènes ». Il la côtoya lui-même, un assez long moment, et ses écrits sur la Kabylie publiés dans les années 30 dans Alger Républicain sont encore là pour en témoigner. Dans Le Premier homme, d’ailleurs, il évoquait les silhouettes faméliques des Arabes et, en les observant à l’école, il comprenait et s’indignait de leur pauvreté. Mais pour lui, il n’y avait pas de différence fondamentale entre les Européens pauvres et les pauvres indigènes : tous constituaient ces « forces prolétariennes » dont le souci motiva son adhésion au Parti communiste, le seul parti selon lui qui se préoccupait vraiment des plus démunis. Et s’il n’y avait pas de différence de nature, il n’y avait donc pas lieu de les distinguer, encore moins de les séparer. C’est aussi pourquoi jamais il ne se vit ni se pensa comme un colon. Pour lui, les colons, c’était « les autres », ces gens du dessus, bourgeois et de droite, qui exploitaient les masses laborieuses, Européens et indigènes réunis.

Mais ce que Camus n’a pas vu, n’a pas perçu, n’a pas conçu, c’est que la pathologie sociale qui le répugnait tant lorsqu’il observait et disséquait avec talent la condition des Kabyles, était alors le produit, en même temps que d’une exploitation sociale, d’une ségrégation raciale, d’une mécanique de séparation, qui ne disait pas son nom. Il ne voulait pas d’une séparation, mais il ne comprit pas que la société coloniale était ontologiquement une société de séparation. Car il n’y avait pas tant, dans l’Algérie coloniale, une différence de ressources entre les Européens et les indigènes, qu’une différence, monumentale, de statut : l’Européen était citoyen, l’indigène non. Et s’il y eut parfois communion dans la misère, celle-ci n’a jamais aboli les frontières juridiques de l’inégalité et l’infériorité mise en œuvre par le système colonial qui faisait de l’indigène, non un sous-homme, mais un sous-citoyen.

C’est d’ailleurs un peu le reproche que Kateb Yacine adressait à Camus, qu’il comparait avec un autre écrivain, placé dans une position similaire : William Faulkner. « Faulkner parlait la langue des Noirs », disait Yacine, tandis que Camus, lui, représentait la seule Algérie qu’il connaissait : celle des Français, de Tipaza et de la plage, comme dans Noces. « On ne voit pas le peuple algérien » dans les livres de Camus, expliquait Kateb Yacine en illustrant son propos par la figure de Saïd dans L’étranger. Saïd est non seulement le seul arabe du roman, mais il n’y fait qu’une brève apparition. Tous les autres personnages sont Européens. Dans l’oeuvre littéraire de Camus (et non dans ses reportages), l’indigène est marginal ; il ne fait que de la figuration. Dans les romans de Faulkner au contraire, le peuple noir est mis en scène. Les Noirs n’y occupent pas une place résiduelle, mais souvent le premier plan comme dans Lumière d’août (1932).

Le cheminement intellectuel de Camus prit un tour plus radical au moment du déclenchement de la guerre d’Algérie, qu’il ressentit comme une déchirure physique. Partisan de l’assimilation, il ne reconnaîtra jamais comme légitime l’aspiration des « indigènes », du moins telle que mise en œuvre par le FLN, à conquérir leur indépendance, c’est-à-dire à se défaire par la force du joug colonial. Peu à peu, sa position d’équilibre d’avant 1954 se radicalisa, a contrario d’un Jean Amrouche, par exemple, qui s’engagea lui fermement en faveur des insurgés. A Jean Amrouche, d’ailleurs, il écrivait ceci en 1954, au lendemain de la « Toussaint rouge » : «Tirer, ou justifier qu’on tire sur les Français d’Algérie en général, et pris comme tels, c’est tirer sur les miens, qui ont toujours été pauvres et sans haine et qui ne peuvent être confondus dans une injuste révolte. » Plus tard, en 1957, Camus déclarait : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette phrase, demeurée célèbre, suscita immédiatement une vaste polémique. Encore aujourd’hui, elle suffit à elle seule, aux yeux de beaucoup, à disqualifier la position de Camus sur la question algérienne. Camus, à l’évidence, avait choisi son camp. En 1958, dans Actuelles III, il écrivait ceci : «Autant sont légitimes la dénonciation du colonialisme, de l’attitude méprisante des Français, d’une répartition agraire injuste et d’une assimilation toujours proposée mais jamais réalisée, autant est illégitime le concept de nation algérienne ». Camus ne divergera pas de cette ligne jusqu’à sa mort le 4 janvier 1960, deux ans avant la proclamation de l’indépendance de l’Algérie.

En juin 1985, Albert Memmi, l’auteur du célèbre Portrait du colonisé, disait ceci à propos de Camus : « Je ne lui fais pas grief de n’avoir su parler que des siens propres. Chacun doit parler de ce qu’il connaît le mieux… mais lorsque les Algériens ont commencé à réclamer leur liberté politique, il n’a pas vu qu’il s’agissait d’une revendication nationale, il a mésestimé le fait national algérien. »

On peut donc réhabiliter Camus sur le plan philosophique, voir en lui– ce qui est mon cas – l’un des plus merveilleux écrivains français de tous les temps, on peut lui reconnaître des positions courageuses sur le stalinisme, un investissement sans faille en faveur de la Résistance, mais on ne peut en faire, sur la question algérienne, aujourd’hui comme hier, le symbole d’une réconciliation entre les Français et les Algériens. 

Partagez sur vos réseaux sociaux à partir de Chouf-Chouf.com !