La chronique « Cologne, lieu de fantasmes » publiée par Kamel Daouad le 31 janvier 2016 après les agressions sexuelles à Cologne fait écho à des conversations houleuses et nombreuses au sujet de ce que, longtemps avant Daoud, Adbelwahab Meddeb appelait déjà une « maladie de l’Islam ». Elle a pris le visage de la violence sexuelle la nuit de la Saint Sylvestre à Cologne. Il est avéré que les agresseurs étaient des refugiés en majorité d’origine maghrébine, ce qui justifie pleinement la réaction d’un auteur comme Daoud qui ne faisait finalement que rendre compte d’une expérience de la misère sexuelle algérienne vécue au quotidien. Cette maladie des sociétés maghrébines s’exprime pleinement dans le rapport à la sexualité et à la femme. Daoud est condamné par un groupe autoproclamé juge, porteur d’une pensée politiquement correcte au sujet de l’Islam en Occident, celle d’une gauche effarouchée par le spectre montant de l’extrême droite et qui n’ose plus la critique au nom d’un relativisme absolu qui réduit toute différence culturelle dénoncée à un antagonisme. Et si, tout simplement, ce collectif ne voyait-il pas que c’est bien entendu l’absence d’un discours critique et d’une dénonciation réelle de ce qu’est une société musulmane en terre d’Islam qui livrait la question de l’Islam en pâture à l’extrême droite ? Et si, finalement, ne fallait-il pas une fois pour toutes laisser « l’intellectuel algérien modéré » prendre la parole pour saisir ce qu’Edouard Said appelle dans Orientalisme, l’émergence d’un « savoir véritable » sur la sexualité dans les sociétés musulmanes ? Le collectif ne limite pas sa condamnation à Kamel Daoud mais ajoute avec beaucoup d’assurance les noms de deux autres auteurs algériens : Boualem Sansal et Rachid Boudjédra. C’est un comble de voir ces voix d’un grand courage, ces auteurs menacés par le terrorisme en Algérie, accusés d’une forme de « paternalisme colonial ». En fait, étrangement, ce sont bien les Orientalistes qui sont les auteurs de ce collectif, car une fois de plus, comme au bon vieux temps de l’impérialisme européen, l’autorité scientifique sur l’Islam se situe dans l’hexagone.

Kamel Daoud parle d’un rapport des hommes aux femmes en général en terre d’Islam. Rapport dont la violence ne peut être tue au nom de la complexité des sociétés dont il est question. Il n’a à aucun moment nié leur complexité : il fait part d’une expérience de la violence des rapports. Elle existe, elle est permanente, elle ne peut se résoudre que dans la conversation ouverte à ce sujet, conversation qui est visiblement empêchée de toutes parts : en Algérie car les responsables politiques ont tout intérêt à ne pas poser clairement les problèmes sociétaux intimement liés à une étatisation de l’Islam, et maintenant hors d’Algérie parce que les intérêts politiques ne permettent pas d’avoir un débat ouvert sur ce qui est transporté outre-mer dans le discours et les agissements d’une jeunesse dont l’éducation sexuelle reste à faire. Avant d’agresser les femmes de Cologne, cette jeunesse venue du Maghreb a pu agresser la jeune Algérienne qui veut croire qu’elle peut circuler dans les rues de sa ville, ou celle qui décide de braver les interdits nombreux qui pèsent encore sur son corps. Ce comité bien pensant peut se renseigner sur les violences faites aux femmes en Algérie à la sortie des stades où ces mêmes jeunes tentent de résoudre leur problème de libido à coup de poings sur des jeunes femmes.

Après tout, que Kamel Daoud se prononce sur les événements de Cologne va de soi, dans la mesure où les présumés coupables sont en majorité maghrébins. Ces mêmes maghrébins, candidats à l’immigration clandestine, sont le produit d’un demi siècle de pratique perverse de la religion d’Etat qui infantilise sa jeunesse pour mieux la contrôler. Personne ne peut donner de leçon à ceux qui vivent ce drame au quotidien. Ce collectif, en manifestant son arrogance et le rejet de la possibilité d’une discussion constructive au sujet de la misère sexuelle en terre d’Islam, est à nouveau un donneur de leçon. Et comble d’irresponsabilité, c’est un intellectuel algérien écrivant en Algérie qui est ici accusé de nourrir la parole de l’extrême-droite – que plus de trente ans de vie politique française, duplice ou cyniquement complice, ont amplement suffi à nourrir. Il montre surtout à quel point l’esprit critique et la possibilité d’un débat à plusieurs voix a quitté l’hexagone. Où est-il aujourd’hui ? Dans quel espace médiatique est-il possible d’avoir une discussion qui sorte d’un jeu binaire favorisant les extrêmes des deux bords ? La position de Daoud est saine, elle est la manifestation d’un esprit critique émergeant de l’intérieur de l’Islam, ce que nous attendons tous. C’est de ce renouveau critique de l’Islam qu’un Maghreb plus accueillant de la diversité naîtra. Alors, si après tous les efforts de nos intellectuels à transmettre une pensée critique, un groupe d’universitaires s’insurge, il ne reste plus à nos penseurs algériens « minoritaires et laïques » qu’à se rassembler en force pour montrer que notre liberté d’expression et notre esprit critique sont les seuls réponses à une forme d’aveuglement bien pensant.

Amira Bouraoui, Maya Boutaghou

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