Aujourd’hui nous allons nous intéresser à un jeune talent en ascension en Algérie, Anouar Rahmani, auteur de deux romans ( cf. La ville des ombres blanches et Les délires de Gabriel).

Très controversé par les conservateurs et auditionné par la police judiciaire pour « outrage à Dieu », Anouar a accepté de nous livrer un témoignage poignant, engagé et authentique dans une Algérie ravagée par la bigoterie et l’obscurantisme institutionnalisés.

Comment es-tu devenu écrivain ? Depuis quand croît en toi le désir d’écriture ?

L’écriture c’est ce que je fais le mieux dans la vie. Elle est liée à mon être de façon très puissante. Je suis né et j’ai été élevé dans un hôpital jusqu’à mes premières années avant que je ne rejoigne ma famille actuelle. A cause de ma maladie il m’était difficile de m’intégrer avec les enfants de mon âge. Je me suis forcé à lire étant plus jeune, des livres qui n’étaient pas du tout destinés aux enfants de mon âge.  Ces lectures m’ont permis en troisième année de primaire d’écrire des poèmes et de participer à des concours nationaux avec des jeunes plus âgés que moi. La même année je me suis essayé à la nouvelle puis j’ai monté ma première « troupe » théâtrale.

La première fois que j’ai rédigé un texte je devais avoir sept ans, mon professeur de l’époque a pensé que j’avais copié des versets du Coran, elle trouvait que j’écrivais dans le même style, lorsque je lui ai dit qu’elle se trompait et qu’il s’agissait bel et bien d’un de mes textes elle m’a accusé de vouloir travestir le Coran et a ajouté que « celui qui dénature la parole du seigneur, le seigneur lui brisera les os ».

Cet incident a eu des conséquences négatives sur mon parcours scolaire. Par la suite je me suis mis à écrire à propos de la cause palestinienne, à propos de la guerre. Je faisais l’éloge des arabes pour gagner les encouragements de mes professeurs, j’écrivais des choses qui ne me ressemblaient pas. Je me suis éloigné peu à peu de l’écriture.

Quand je suis devenu adolescent, j’ai repris l’écriture parce que j’étais tombé amoureux d’une fille pour la première fois. Elle me trouvait plus sincère lorsque j’écrivais.

Je ne peux pas nier que la sexualité, la religion, Dieu, le pouvoir, la liberté sont mes sujets de prédilection. Pour la bonne raison que ces sujets donnent la possibilité de jouer franc jeu, de redoubler de créativité pour les aborder. Aujourd’hui je me ressemble et c’est ce que l’écriture m’a offert. Elle m’a donné la liberté d’être authentique dans une société on ne peut plus hypocrite et fausse.

La presse électronique a largement relayé ta convocation par la Police Judiciaire en février dernier, pourquoi as-tu été convoqué ? Comment as-tu été traité dans les commissariats ? Et où en est l’enquête ?

 

Les médias ont largement relayé mon histoire à l’international , que ce soient la presse écrite, la radio, les médias électroniques aussi. Il y a même des ONG qui défendent les droits de l’Homme qui se sont intéressées à mon cas. L’incident s’est passé à la fin du mois de février de cette année, lorsque j’ai trouvé une convocation de la part de la Police Judiciaire de Tipaza qui s’occupe habituellement des crimes crapuleux, des vols, des enlèvements, des affaires de drogue etc…

Je me suis présenté le jour suivant, ils ne m’ont pas fait attendre longtemps, quelques enquêteurs ont enquêté. Quelques uns souriaient sauf un qui avait l’air en colère. On m’a dit que mon crime était intellectuel car dans un des chapitres de mon roman « La ville des ombres blanches », le petit Jean Pierre rencontre un SDF fou qui pense être Dieu. Il rentre alors avec lui dans un débat métaphysique sur l’ existence et la vie.

J’ai été accusé à cause de ce passage d’outrage à l’entité divine et outrage à l’islam. La peine encourue pour ce genre de délits est de cinq années de prison. J’ai également été accusé de propager des propos indécents, il y a au maximum deux scènes osées dans le livre… J’ai été retenu de longues heures, j’ai été transféré à la gendarmerie où j’ai appris que j’étais recherché pour le service national alors même que j’étais encore étudiant. A ce jour je n’ai pas le droit de quitter le territoire national.

J’ai raté le premier événement littéraire auquel j’ai été convié à Beyrouth en qualité d’écrivain. Au lieu de ça je suis resté assis sur une chaise, dans une salle à l’aéroport avec des harragas. On nous criait dessus comme si nous étions des criminels. J’ai finalement été relâché après un interrogatoire. A ce jour je n’ai pas de nouvelles du procureur de la République. Depuis lors je vis sous pression.

Est ce normal que des personnes souhaitent me voir vivre sous pression? Il y a quelques jours des journalistes ont tenté par des moyens vicieux de me faire dire que je suis homosexuel. Ils ont aussi tenté de prouver sans succès, que je recevais de l’argent de l’étranger. Je ne pense pas exagérer en disant que les journalistes m’ont causé beaucoup de tort. J’ai souhaité la mort plusieurs fois , mais je me bats à chaque fois.

Un écrivain qui se fait auditionner et dont le seul délit et d’avoir écrit un livre, il faut rappeler que c’est une première en Algérie. C’est un précédent très dangereux et je tiens à attirer l’attention sur le fait que les pays sous développés ont pour habitude d’intimider et d’attaquer les créatifs et les créateurs qui représentent un danger à une pérennité subjective des organisations politiques et sociales.

Je ne pense pas que des responsables politiques coupables de vols et de détournements de fonds publics se préoccupent de la sacralité de la religion. La sacralité doit résider dans la démocratie, dans la transparence, dans la liberté d’expression. Il n’y a pas pire offense qui puisse être faite à Dieu que celle de voler le dû du pauvre.

Nous avons souhaité acheter tes livres mais ils étaient introuvables dans la majorité des librairies, alors qu’ils sont en vente libre en Égypte et en Arabie Saoudite. La société algérienne serait plus conservatrice que la société égyptienne ou saoudienne ?

La liberté d’expression en Algérie se recroqueville sur elle même, il y a une volonté politique d’encercler les esprit et de saboter la moindre initiative libéralisante. Comme je l’ai déjà exprimé dans une de mes chroniques de El Watan, l’algérien vit encore sous le régime de l’indigénat et il faut libérer les esprits afin d’un jour devenir des citoyens.

Selon moi, je ne vois  dans le pouvoir politique , parmi les élites ou même parmi le peuple qu’un ensemble pachydermique auquel je n’accorde pas beaucoup d’importance. L’ensemble des règles édictées et qui vont à l’encontre de la liberté ne m’évoquent que la transgression et le déni pur et simple. Je suis libre tant que je ne nuis à personne. J’ai le droit dans l’imaginaire de donner vie aux personnages que je veux et de les façonner comme je le souhaite.

Certaines librairies en Algérie proposent mon livre, j’ai aussi mis mes livres à la disposition des lecteurs gratuitement sur internet, ainsi que mes autres publications.

Oui, je pense que l’édition en Égypte ou en Arabie Saoudite est beaucoup plus libre et créative qu’en Algérie, c’est une réalité amère que nous ferions mieux d’admettre. On nous a répété que la liberté d’expression est consacrée en Algérie. On nous a menti. Il n’est permis qu’à une minorité d’auteurs, d’un certain âge en général, de jouir de la liberté d’expression de par leur proximité avec les cercles du pouvoir. Quant aux jeunes ils sont condamnés à écrire ce que le pouvoir leur concède et ils encouragent ces pratiques en offrant des récompenses au nom du Président de la République dans le domaine de la littérature, poussant ainsi à la médiocrité des idées, à l’ancrage des clichés dans les esprits des gens, enfin en poussant à la mort du processus créatif.

A chacun de tes romans tu as choisi d’aborder un sujet tabou dans la société, tu as évoqué l’amour, l’histoire contemporaine de l’Algérie et actuellement tu écris ton troisième livre qui traitera de l’utilisation politique de la religion. Tu aimes provoquer…


(Rires) Je n’aime pas provoquer, j’aime contribuer à ouvrir les esprits. L’écriture à propos des sujets tabous et surtout le fait de les briser est une condition sine qua non pour passer d’une société de la peur à une société des lumières.

J’ai écrit la ville des ombres blanches pour corriger l’histoire de l’Algérie, pour dire clairement que la guerre de libération portait en son sein des valeurs universelles. Les valeurs du pardon. Je voulais dire que le moudjahid algérien n’était pas un terroriste, c’était un être humain qui menait une vie ordinaire. Il a aimé, il s’est rebellé et il a mené son combat avec passion et conviction. Cet ouvrage c’est avant tout un hommage rendu aux martyrs de la révolution, femmes et hommes, de toutes religions. Ainsi, le peuple acceptera possiblement d’épouser les mêmes valeurs universelles pour enfin se retrouver soi-même de nouveau et retrouver l’Algérie…

Quant au roman que j’écris actuellement il traite de l’exploitation de la religion pour dominer le peuple et étouffer ses compétences.  Je suis devenu , à force de vouloir casser les tabous de la société, effrayant moi même. Je suis devenu tabou. Les gens ont commencé à avoir peur de parler de moi ouvertement mais ils parlent de moi et épousent mes idées secrètement. Ma situation est difficile à supporter. Je suis un paria dans mon pays parce que j’écris différemment des autres, j’ose dire tout haut ce qui est gardé sous silence par tous. Ma contribution je la vois comme une pierre de plus à l’édifice Algérie. Je souhaite que les générations suivantes seront plus ouvertes et plus aptes à comprendre ce que j’écris.

Anouar tu écris tes romans en arabe mais tu bénéficies en Algérie et plus largement auprès des lecteurs francophones d’une image plutôt positive. Beaucoup de lecteurs se demandent si tu as des projets de traduction de ton œuvre ?

En ce moment tous mes travaux sont en cours de traduction en collaboration avec une maison d’édition française. J’attends également la traduction en français mais pas seulement, j’ai eu des propositions pour les faire traduire dans d’autres langues. Je respecte le métier de traducteur, qui est un métier qui demande un certain sens artistique, alors j’attendrai le temps qu’il faudra.

Comment vois-tu ton avenir à moyen terme ?

Il n’y a pas d’avenir pour moi en Algérie, mon pays s’oppose à moi, mon peuple s’oppose à moi. Je ne travaille pas, je n’ai pas de fonction. Je suis perçu comme un écrivain sans honneur, un traître seulement parce que j’ai voulu réconcilier les algériens avec eux-mêmes, j’ai voulu qu’ils tuent la peur qui les a fait se haïr les uns les autres. Je voulais une Algérie encore plus belle, que sa philosophie soit large autant que l’est son territoire. La peur et la bigoterie sacralisée tuent tout ce qui est beau.

 

Propos recueillis par Selma

Partagez sur vos réseaux sociaux à partir de Chouf-Chouf.com !