Les non-jeûneurs persécutés malgré la garantie constitutionnelle de la liberté de conscience

En Algérie, la Constitution garantit la liberté de conscience et la liberté de culte, ce qui n’empêche pas les non-jeûneurs d’être chaque année, à l’occasion du mois de Ramadan, interpellés par la police et déférés devant les tribunaux.

Samedi 17 juin, deux non-jeûneurs ont ainsi été arrêtés à Alger en plein jour, inculpés par le tribunal de Bir Mourad Raïs et placés en détention provisoire pour avoir bu de l’alcool en public. Plus tôt ce mois de Ramadan, quatre autres personnes avaient aussi été interpellées à Ain Defla.

Chaque mois de Ramadan, le même cirque recommence : ceux qui sont surpris en train de manger en public sont systématiquement arrêtés et déférés devant les tribunaux, puis condamnés, quand ils ne sont pas carrément lynchés par la foule, comme à Bejaïa en juillet 2014.

Une loi de 2001 jugée très évasive

Le fait est que ces non-jeûneurs sont condamnés sur le fondement d’une loi de 2001 qui interdit les « atteintes aux préceptes de l’islam », mais n’indiquent pas explicitement que le jeûne est absolument obligatoire pour tous les citoyens (qui des diabétiques, par exemple ?) Ainsi, l’article 144 bis 2 du Code pénal prévoit «des peines d’emprisonnement de trois à cinq ans pour quiconque offensera le prophète […] et dénigrera les dogmes de l’islam par voie d’écrit, de dessin, de déclaration et de tout autre moyen». Pour de nombreux défenseurs des droits de l’homme, cette loi est totalement évasive et ne constitue pas un socle légal pertinent pour condamner les non-jeûneurs. En outre, elle s’avère contradictoire avec la Constitution qui, elle, garantit la liberté de conscience et de culte (article 42 de la Constitution de 2016).

Les condamnations des non-jeûneurs prononcées par les tribunaux algériens reposent sur une lecture extensive de la loi de 2001, selon l’avocate Fatiha Rahmouni. « Considérant que le jeûne est l’un des piliers de l’Islam, le non-respect de ce précepte est une atteinte à l’Islam lui-même. Tel est le raisonnement interprétatif suivi par la justice pour légitimer les poursuites pénales contre les non-jeûneurs », explique-t-elle. Et de poursuivre : « de ce fait, au lieu de se contenter d’une interprétation stricto sensu du contenu de l’article 144 bis 2, nos juges-législateurs se sont accaparés le pouvoir de producteurs des lois pénales, jusqu’alors domaine réservé exclusivement au législateur en vertu de l’article 122/7 de la Constitution ». Pour Fatiha Rahmouni, « le raisonnement jurisprudentiel consacré dans cette affaire conduirait à la condamnation également de tout citoyen non pratiquant de la prière, et ceux qui ne se sont pas acquittés de la «Zakat», ou tout autres préceptes ! »

Pour la médecin et militante des droits de l’homme Amira Bouraoui, ces arrestations « nous poussent à nous poser des questions. Religieusement qui est autorisé à « punir » le non jeûneur ? Dieu ou bien la justice algérienne ? Sommes-nous un Etat civil ou chaque citoyen a le droit de pratiquer ou pas sa religion en toute liberté ou sommes-nous un Etat théocratique ? »

Des mouvements de protestation pour défendre la liberté de conscience

En Algérie, les arrestations intempestives dont sont victimes les non jeûneurs suscitent des mouvements de protestation. Des non-jeûneurs décident ainsi de braver l’interdit en rompant le jeûne en public pour défendre la liberté de conscience, comme en 2013 (vidéo ci-dessus), ce qui a aussi pour effet de renforcer le cycle de l’anathème.

Pour le journaliste Djamaleddine Benchenouf, « des jeûneurs qui voient un non-musulman manger, boire ou fumer en plein ramadan ne se sentent ni offensés, ni provoqués. Mais dès que c’est un coreligionnaire, ou du moins musulman de naissance, rompt le jeune publiquement, c’est le branle-bas de combat. La police, la justice, le lynchage de souk. En fait, c’est parce que ces jeûneurs ont le sentiment que ce sont les leurs, des gens de leur communauté, qui sont en train de les quitter, de rompre une sorte d’alliance sacrée, non-dite. Ils refusent de les laisser partir, rompre avec la communauté, la famille en somme. Et de nombreux dé-jeûneurs, qui le ressentent comme ça, eux aussi, mais à rebours, en rajoutent, et font délibérément dans la provocation, dans le spectacle, alors qu’il serait plus confortable pour eux de ne pas manger sur la place publique, ne serait-ce que par respect pour la foi si ce n’est de leurs coreligionnaires, du moins de leurs compatriotes, du moins de leurs semblables ».

Le non-jeûnisme, un phénomène commun au trois pays du Maghreb

Le débat autour de ceux qui refusent de se soumettre à la dictature du jeûne refait régulièrement surface dans les trois pays du Maghreb. Cette année, c’est en Tunisie que la contestation est la plus virulente, à travers le mouvement « Mouch Bessif » (pas contre notre volonté) qui multiplie les manifestations.

Le 1er juin, quatre jeunes tunisiens ont en effet été arrêtés dans un jardin public à Tunis pour avoir mangé en pleine journée « de manière ostentatoire ». Ils ont été condamnés par le tribunal de Bizerte à un mois de prison ferme pour « outrage public à la pudeur » et « atteinte à la morale », des chefs d’accusation réservés aux délinquants sexuels. Car en Tunisie aussi, la Constitution, en son article 6, garantit le libre exercice du culte et la liberté de conscience et aucune loi ne permet de condamner les non-jeûneurs.

Au Maroc, les non jeûneurs sont également persécutés à chaque mois de Ramadan. Sauf que là-bas, le code pénal prévoit explicitement l’interdiction de manger pendant le jeûne : «Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement d’un à six mois et d’une amende de 12 à 120 dirhams.» L’an dernier, une jeune fille a été agressée par la foule alors qu’elle fumait une cigarette et, à Marrakech, un couple a été carrément placé en garde à vue après s’être embrassé en public…

La bigoterie qui déferle au Maghreb depuis plusieurs années est un phénomène récent dont les causes sont multiples. La persécution dont sont victimes les non-jeûneurs ne sont qu’une illustration parmi d’autres, comme la pratique du « takfir » (acte d’excommunier quelqu’un) dont a été victime l’écrivain Rachid Boudjedra sur la chaîne Ennahar.

Pour Amira Bouraoui, « la religion qui se vit par la force n’engendre que violence et hypocrisie. La foi a besoin de liberté pour s’épanouir. Cette liberté que Dieu a donné à ses sujets et que les hommes ont aboli de leurs lois »…

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